interview Club des rédac chef - part II - Média traditionnels et Networking social, quel futur ?
Q:
On connaît le succès de Myspace aux USA, mais aujourd’hui, en France, on ne sent pas l’engouement…
FE:
D’une part les Français ne parlent pas anglais. Il y aurait environ 150 000 français sur Myspace. Soit un très bon score si l’on considère que MySpace ne s’adresse qu’à la tranche d’âge 13-18 ans anglophones, cela représente très peu de monde en France. Mais MySpace débarque en France, et cela risque fort de changer les choses.
D’autre part, il n’y a vraiment d’offre française car il y n’y a que très peu de financement. Les investisseurs français cherchent à minimiser les risques, comparativement à ce qui se passe aux USA : ce que les américains apellent ‘venture-capital’, littéralement ‘capitalisme aventurier’ est traduit par ‘capital risque’, cela traduit assez bien la différence de mentalité entre les deux pays.
Mais l’engouement des Français pour les logiciels sociaux est indéniable : regardez les Skyblogs ou le succès, certes web 1.0, de Meetic, ces deux sociétés sont des leaders mondiaux du logiciel social.
Q:
Il y a Viaduc quand même…
C’est du B2B. C’est très différent de MySpace, Viaduc, c’est l’équivalent de LinkedIn aux US, et cela a des limites : les limites de la population de cadres actifs susceptibles de travailler en réseau : 1 à 2 millions de professionnels en France tout au plus. Leur internationalisation va se heurter à une concurrence féroce, que ce soit en Allemagne (openBC) ou en Angleterre, il y a des alternatives bien plus évoluées. Par ailleurs, même si je ne partage pas trop cet avis, la plupart des professionnels considèrent Viaduc comme une source de spam. C’est un problème qu’il leur faut régler au plus vite.
Mais Viaduc, ce n’est pas fait pour draguer, pour se faire des amis ou s’amuser, l’utilisation est de facto limitée et ne fera pas parler d’elle dans les cours de récré. Mais c’est un bon exemple d’engouement dans une communauté – les « affaires », pour faire simple – d’une technologie de networking social.
La mode est en effet au sectoriel, comme des sites tels que Facebook : un site qui permet aux étudiants de développer un réseau intéressant : on ne peut y ouvrir un compte que si l’on a une adresse en « .edu » donc c’est réservé aux étudiants et aux profs (très liés à l’entreprise, là bas
.
Tous les profils sont ‘certifiés’ par les universités US. C’est une garantie pour les annonceurs mais aussi et surtout un label de confiance pour les personnes qu’y s’y trouvent.
Aujourd’hui, Facebook fait plus d’un million de dollars de CA mensuel, ils ont récemment décliné une offre de rachat de près d’un milliard de dollars.
Ils font beaucoup d’argent grâce à un mix de service premium et de pub.
Myspace, de son côté, ne peut avoir qu’un nombre d’annonceurs limités et ils ont d’énormes difficultés pour monétiser leur espace publicitaire, du fait d’une cible trop étroite et en trop grand nombre. Trop peu d’annonceurs cherchent à atteindre la cible des ados américains comparativement aux milliards de pages que sert MySpace chaque mois (Skyrock a le même problème en France). A titre de comparaison, Yahoo monétise ses pages dix fois plus cher que MySpace.
Mais le véritable secret de MySpace est ailleurs, Rupert Murdoch a non seulement acheté le site pour y dénicher de nouveaux talent avant tout le monde dans l’industrie musicale, mais aussi pour la technologie MySpace, qu’il s’apprête à appliquer à l’un de ses vaisseaux amiraux : The Sun.
Q:
Quel modèle économique ?
FE:
Un mix de pub et de services premium.
Viaduc, par exemple, a fait le choix de ne pas mettre de pub sur son site – avec 500.000 membres, de toute façon, les gains n’auraient pas été énormes. Ils misent sur les services premiums, ce qui les met en danger au cas où un concurrent sérieux, qui disposerait d’une marque et d’un média traditionnel, par exemple, viendrait à chasser sur les mêmes terres en offrant du gratuit et du mieux.
Friendster, MySpace et la plupart des autres sites de networking social misent sur de la pub (le marché explose et sa progression est loin d’être terminé), les services premium n’ont jamais bien fonctionné pour les applications grand public - sauf en Corée - mais peuvent donner de bons résultats pour des réseaux plus spécialisés.
La recherche du bon business model est loin d’être achevée et il existe tout un tas de mix qui fonctionnent, il faut faire du sur-mesure, en fonction de la communauté que l’on peut fédérer et des usages qui s’y installent.
Q:
Quels sont les exemples de communautés de networking social montées à partir de titres de presse ?
Rien de très concret pour l’instant, mais je peux vous garantir qu’aux Etats-unis comme en Europe, c’est l’objet de la prochaine vague. Je suis tenu à un certain devoir de réserve, mais plusieurs acteurs français du secteur planchent sur le sujet, et avec de très gros moyens.
Mais écartons nous de la problématique de networking social pur et dur et prenons le problème plus général du Web 2.0, on a l’exemple de Skyrock, et dans une moindre mesure du Monde et de Libé, qui sont aujourd’hui très ‘web 2.0’.
Quant au web 1.0, Les Echos qui ont bien réussi leur mutation, sont en bonne position pour passer au web 2.0.
Le problème de la presse papier, c’est que son référent en matière de rupture technologique, c’est l’arrivée de la PAO. Le web, qui est arrivé en fin de compte quelques années plus tard – 1995 - n’est en rien comparable. La PAO, ca a tout changé pour la presse, mais une fois que la transformation était faite, l’évolution est repassée au point mort. Le web, lui, évolue sans cesse, avec de temps à autre, de violentes accélérations, on est au début de la seconde ‘grande accélération’, et comme à la fin des années 90, ils y aura ceux qui en profitent, ceux qui arrivent a survivre, et les autres.
Q:
Existe-t-il à l’étranger des exemples de médias qui ont mis leur clientèle dans ce système et qui leur permettent de communiquer entre eux ?
Le Sun, comme je le disais tout à l’heure.
TF1 et M6 ont aussi tout un tas de projets de ce type, certains sont susceptibles de viser l’international. J’ai entendu parler de projets très intéressants en Belgique, en Angleterre et en Hollande, je ne serais pas surpris de voir des choses du coté de l’Espagne et du Brésil. Il se passe beaucoup de choses en Corée.
Mais le problème de ce type d’acteurs, comme je le disais précédemment, c’est le change management.
J’ai eu la chance de travailler sur le blog payant du filmfrancais.com, et sans la présence, dans les murs d’EMAP, d’un éditeur ‘électronique’ très impliqué dans le web 2.0 et qui a mené une véritable campagne d’évangélisation, ce projet – rentabilisé en moins d’un an – aurait été un échec. Avec Skyrock c’est l’un des rares français a avoir fait de l’argent avec les blogs.
Chez Skyrock, la situation était différente : l’antenne est depuis toujours en interaction avec ses auditeurs, les blogs n’ont pas nécessité beaucoup de change management, l’environnement était déjà idéal.
Le Film Français - toujours eux - seraient très bien placés pour créer un network de professionnels du cinéma : ils ont une marque prestigieuse, ils ont déjà fait leur mutation au web 2.0, ils ont - en interne - une équipe compétente et expérimentée. Vous imaginez la valeur de l’espace pub au sein d’une telle communauté ? Quant aux services premiums, nul doute qu’ils arriveraient à en tirer de confortables revenus.
Tarif Média, que je connais bien aussi, pourrait lui aussi fédérer une petite communauté hautement spécialisée, pour qui quelques dizaines d’euros par an de services premium ne représentait rien du tout. A la fin de l’année, sans même parler de la pub, cela ferait une somme rondelette.
Les Echos, autre exemple, pourraient le faire. Ils tueraient Viaduc en très peu de temps ; ils ont très bien négocié le tournant du web 1.0. Ils sont probablement capables de franchir le cap du web 2.0.
Table ronde dirigée par Philippe Coll
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